Caroline Brunet - La leçon de kayak
Mais parlons d'abord sculpture.
La sculpture est art qui consiste à prendre un truc informe et à
lui donner un contour. Capital: pour que cela devienne une oeuvre, il faut
y mettre son âme. Une sculpture ne vaut que par son existence
magnifique.
Vous me suivez? Tant mieux. Cela m'évitera de vous donner un cours de kayak, K1, K2, K4, l'aviron à double palettes, l'ellipse continue du pagayage, les cadences, tout cela est très technique, très compliqué et à la fin vous n'en sauriez pas plus sur Caroline.
Tandis que si je vous dis que Caroline Brunet est sculpteur d'effort, après ce que je viens de vous raconter de la sculpture je n'ai pas besoin d'ajouter qu'elle est toute dans son effort. Tout ce qu 'elle est. OU plutôt tout ce qu'elle n'est pas. J'ai oublié de vous dire, un sculpteur, un artiste, c'est quelqu'un qui sait qu'il va mourir, et qui se réinvente magnifique, avant de mourir.
Ce qui est très particulier dans l'art de Caroline Brunet c'est que cet effort qu'elle sculpte maintenant depuis vingt ans, cette oeuvre donc, elle l'expose moins de deux minutes chaque fois et pfffttt, il n'en reste plus rien. Enfin rien. Des titres mondiaux, des médailles, des bêtises quoi. Mais rien de l'oeuvre. Rien de la fille, ni de son âme.
Cela fait bien son affaire, je crois.
Comme je vous le disais en commençant, les sculptures ne valent que par leur existence, magnifiques.
Vous n'êtes pas un athlète frustré au moins, m'a-t-elle demandé en riant?
Enfinje pense qu'elle riait. J'étais un peu en sueur j'avaisjoggé du village jusqu'au lac où Caroline s'entraîne. Cela se passait il y a deux semaines à une cinquantaine de kilomètres au sud d'Oslo. Après l'église anglicane du village un chemin de terre insouciant file à travers prairies et boqueteaux. On aperçoit le lac de Arungne deux bons kilomètres avant d'y arriver, au sortir de la sapinière qui l'escamote. Une virgule sur l'eau du lac: l'embarcation de Caroline. «Viens vers dix heures et demie», m'avait-elle dit la veille, je termine mon entraînement matinal vers cette heure-là. Mais quand je suis arrivé au quai, les canards qui barbotaient là se sont moqué de moi: « Dix heures et demie! Elle est bonne celle-là! Tu ne connais pas Caroline! Tu peux rajouter une heure! Elle n'en a jamais assez. »
Vous trouvez ça normal
Caroline?
Quoi?
Pagayer comme vous le faites.
je vous regardais tout à l'heure. Quand vous passiez devant
le quai je vous entendais souffler, râler, se pourrait-il que vous
ayez craché aussi? C'est pas beau pour une jeune fille.
Et ne me dites pas que c'est pour le plaisir de vous promener sur l'eau,
floutche, floutche, floutche, tout le haut de votre corps qui pivote à
une cadence infernale, floutche, floutche, floutche, combien de coups de
pagaie à la minute?
Autour de 90...
Tiens, c'est la même cadence
que le vélo. Mais on ne se contorsionne pas comme ça à
vélo. Votre sport doit être terrible pour le dos, les
hanches et les fesses. Vous êtes toujours en appui sur une
fesse et sur l'autre, vous changez de fesse 90 fois à la minute,
c'est inhumain. Sérieusement Caroline?
Sérieusement? Mon corps
est usé.
Redites-le encore pour le lecteur,
ce grand naïf, qui amalgame si souvent sport et santé. Vous
disiez?
Je disais que mon corps est usé.
J'ai 31 ans. De l'arthrose dans le cou. Une hanche mal en point.
Mais c'est surtout ma fesse droite. L'enfer. Voyez, même
assise à vous parler, je n'arrête pas de gigoter, de m'étirer,
le muscle fessier tant ça me fait mal. Il faudrait que je
me fasse opérer.
Qu'aviez-vous au programme ce
matin?
Huit fois un kilomètre, avec
trois minutes de repos entre chaque. Environ trois heures sur l'eau.
À 90% de mon effort. À midi, j'irai faire une heure de musculation.
Puis-je déjeunerai. Puis un petit dodo. Retour sur le
lac vers 16 heures pour une série de sprints. Douze fois 250
mètres à 100%.
Et demain vous recommencez?
Je recommence tous les jours.
Sauf le vendredi. Et une demi-journée le lundi. Selon
les phases de mon entraînement, j'ajoute du jogging. Je ne suis pas
dans la phase la plus intensive actuellement
Ça dure depuis l'automne
et ça va jusqu'à Sydney?
Non. Ça dure depuis que je
ne fais rien d'autre que m'entraîner. Plus de quinze ans.
Je reviens à ma première
question. Vous trouvez cela normal, Caroline? Il y a des gens
qui se lèvent le matin pour aller pratiquer des opérations
à coeur ouvert. Le fermier va nourrir ses bêtes. Le
prof va enseigner, l'infirmière soigner, même moi, il m'arrive
d'être utile. Vous? Vous pagayez du point A au point
B, puis de B à A, attentive au chrono scotché sur la coque
de votre bateau. Vos efforts sont d'une violence telle qu'ils vous
portent au seuil de la nausée, votre corps n'en peut plus.
Pourquoi?
Je ne me pose pas ce genre de question.
Pour la gloire?
Pour gagner. GAGNER. Quand
je gagne, je suis bien. Je n'ai plus d'angoisses. Plus rien.
J'ai toujours voulu gagner je me revois, j'avais cinq ans, les murs de
notre classe étaient de différentes couleurs, la maîtresse
nous rassemblait au centre et criait «mur jaune! », «mur
bleu! ». C'était la première qui touchait le bon mur.
Je gagnais tout le temps. J'étais moins douée dans
les matières plus académiques. J'écris comme
un pied. Je ne deviendrai jamais journaliste. Je n'étais pas, non
plus, la fille qui pognait le plus avec les gars. J'ai trouvé
à gagner ailleurs. Je battais tout le monde à la course.
Ça aurait pu être n'importe quel sport, la course justement.
Mais il s'est trouvé que j'habitais au Lac Beauport et qu'on y faisait
du kayak. Il s'est trouve que j'ai gagné ma première
compétition en kayak, j'avais 12 ans. J'ai continué...
Vous ne disputez jamais plus de
deux ou trois régates par année. Vous passez votre
vie à vous entraîner pour quelque chose qui n'arrive que deux
ou trois fois par année, ce doit être lassant...
Je déteste m'entraîner.
Mais en même temps, j'aime que cela me rapproche de mon objectif.
Je déteste. Mais en même temps, j'aime le high d'être
passée au travers.
Tiens, c'est drôle, un écrivain
célèbre - Léautaud - a dit exactement la même
chose que vous : « je n'aime pas écrire, j'aime avoir écrit
» ... Anyway. je vous prête d'être une gagnante hargneuse,
intimidante?
Faux. Je ne vois tout simplement
pas les autres concurrentes. Je me fous de les battre, je veux gagner pour
moi. Parce que c'est dans la victoire que je m'accomplis totalement. Je
veux gagner parce que perdre m'affecte tellement, j'en suis malade ...
je n'ai pas toujours gagné, pourtant. Cela m'a même
pris très longtemps avant de devenir une habitude. J'ai commencé
à gagner j'avais 28 ans... À mes premiers jeux, à
Séoul, c'est à peine si j'ai battu la Coréenne (note
du traducteur: les Coréennes en kayak c'est un peu comme les Turcs
à la pétanque)... Si j'avais su que ça me prendrait
aussi longtemps à gagner, je n auraisjamais fait tout ce chemin-là.
Quand avez-vous perdu une épeuve pour la dernière fois?
En 98 à Duisbourg. Je n'étais pas prête. Quand on n'est pas prêt, on perd.
Un jour, forcément vous
allez décliner, et perdre régulièrement...
Jamais. Je saurai m'arrêter
avant.
Parlez-moi de la gloire...
Les médias, tout ça?
je l'ai dit souvent. Ma satisfaction ne passe ni par la reconnaissance
des médias, ni par celle du public. Je ne vous dis pas cela pour
montrer une indépendance de forme, c'est comme ça que je
suis faite, c'est tout.
Vous traînez une réputation
d'intransigeance, surtout avec la presse...
Je suis désolée qu'on
croie cela. Je suis disponible pourvu qu'on respecte mes exigences.
Par exemple, et là-dessus c'est vrai je suis complètement
intransigeante, jamais je n'annulerai, retarderai ou écourterai
un entraînement pour donner une entrevue. Aussi on ne me fait
pas faire des choses qui ne me conviennent pas. Je n'irai pas me montrer
dans une émission de variétés genre L'Écuyer.
J'y serais mal à l'aise. Radio-Canada est venue tourner une
entrevue en Floride, on voulait me filmer en magasinant. Non. Je
ne magasine pas dans la vie, pourquoi devrais-je aller magasîner
pour Radio-Canada? Je ne suis pas une actrice, je ne tourne pas une fiction.
À Sydney, comme ce fut
le cas à Atlanta, vous disputerez vos deux finales juste quelques
heures avant la cérémonie de clôture. Je connais cette
ambiance fin de jeux. Tout le monde est fatigué, a hâte
de rentrer. Dans le bruit des valises qui se ferment on entend moins
tinter les dernières médailles, cela vous embête?
Un, je me fous que ce soit le dernier
jour des jeux, pour moi ce sera le premier. Deux, je n'ai promis à
personne de gagner une médaille. Trois, je vous répète
que mon bonheur ne passe pas par la reconnaissance de qui que ce soit.
Résumons-nous clairement M. Foglia, je fais du sport pour la meilleure
raison qui soit: pour moi.
Caroline et la pub
Faut que je vous raconte le premier
contact. Je suis passé par Marcel Aubut. Mais d'abord
par mon collègue Réjean Tremblay, sur son portable.
C'était la veille du Grand Prix. Il était avec le Tout-Montréal
au Quelli della Notte où je n'oserais jamais aller de peur de rencontrer
Aubut justement.
Hey! Réjean, as-tu le numéro de Aubut ?
J'ai mieux que son numéro Foglia, j'ai Aubut lui-même. Il me le passe.
Monsieur Aubut , j'essaie de rejoindre
Caroline Brunet... Il me met sur le hold. Et tandis que me parvient
la
rumeur du chic resto, je l'entends
donner ses instructions à Luc Ouellet directeur général
de la Fondation Nordiques. Aubut on aime ou pas, mais il a quand
même bien mis dix millions dans cette Fondation Nordiques pour aider
les athlètes comme Caroline.
« Reste que je vous imagine mal ensemble, Caroline. Vous êtes si dissemblables...
- Sans doute. Mais si je ne devais m'associer qu'avec des gens qui me ressemblent, je serais très seule dans la vie! Sérieusement, la Fondation Nordiques m'a beaucoup aidée financièrement, et Luc Ouellet, son directeur est devenu mon très précieux agent. Je lui dois mes principales commandites, Home Depot, Naya et maintenant Vidéotron. Vous connaissez beaucoup d'agents d'athlètes qui sont à zéro % ? C'est le cas de Luc.
- Vous avez beaucoup de sous ?
- Pas à me plaindre. J'envisage une carrière de décoratrice après le sport, je souhaite seulement gagner comme décoratrice, ce que je gagne aujourd'hui comme athlète... Je suis très chanceuse, en fait. Le kayak, n'est pas le support publicitaire le plus recherché des commanditaires. Bien honnêtement ils me rendent plus que je ne leur donne.
- Pas sûr mademoiselle. Pas sur du tout, même. En partant vous leur donnez la meilleure athlète au Québec, des deux sexes, tous sports. confondus. C'est pas rien. Et en prime, vous leur donnez votre naturel bourru qui se démarque, oh! combien agréablement, de ces gnangnantes personnalités fabriquées par les relationnistes. »
J'allais la prendre en photo.
« Attendez, attendez qu'elle me dit, faut que je mette mon bandeau Home Depot. » Et elle enfile ce serre-tête complètement ridicule, avec son gros « Home Depot » dans le front qui lui donne l'air d'un mineur sortant de la mine avec sa lampe frontale.
Ne bougez plus, vous êtes parfaite comme ça.
Je ne veux donner de leçon
de pub à personne, mais si j'étais son commanditaire c'est
cette maladresse-là que je mettrais en scène. Elle
authentifie le reste.
Portrait pas robot
La bête: 5'9", 150 livres. 31 ans. Pulsations au repos: 36. Célibataire. Triple championne du monde K1 (500, 200 et 1 000 mètres). Médaillée d'argent à Atlanta.
Ses parents: À la retraite. Papa fonctionnaire. Maman travaillait chez Bon Matin, une boulangerie qui est devenue son premier gros commanditaire et qui l'est toujours. Les parents de Caroline vivent aujourd'hui à l'année sur un bateau. Non, c'est pas un kayak.
La nomade: Sa feuille de route depuis l'automne: octobre à mi-décembre entrainement en Floride. Du 20 décembre au 7 janvier, ski de fond (entraînement) en Norvège. Quelques jours à Saint-Sauveur fin janvier. Camp d'entraînement en Californie. Trois jours à Saint-Sauveur. Re-Floride jusqu'à la mi-avril. Trois semaines à Atlanta, les essais canadiens. Quatre jours chez elle. Un mois en Hongrie. Un mois en Allemagne. Un mois en Norvège. Sept jours à Saint-Sauveur. Elle part lundi pour l'Australie où elle restera après les Jeux pour... des vacances!
Pourquoi la Norvège: Parce que Knut, son chum norvégien. Knut Holmann. Un long et taciturne Viking de 6'4". Médaill d'or en K1 (1000 mètres) à Atlanta. Presque aussi populaire en Norvège que les grandes stars du ski de fond. Ce qui fait que, des dois, on parle de Caroline dans les journaux à potins norvégeins. Ah ah!
Ses idoles: pas d'idole. Un modèle cependant, pour son intelligence et sa réserve: Steffi Graf.
Ses sports préférés: natation, athlétisme (jusqu'au 1500), tennis féminin. Le baseball ? Wouache. Le hockey ? Seulement quand c'est 2-2 en séries et en prolongation. Le jeu rude la révolte: « je trouve ça con, mais con que ce soit toléré, je ne comprends pas, les joueurs ont une responsabilité devant les jeunes... »
Son plus gros défaut: Elle habite à Saint-Sauveur.
Son expression favorite: C'est l'enfer. Ce n'est peut-être pas original, mais elle, au moins, elle sait de quoi elle parle.
Ses rivales à Sydney:
D'abord Rita Koban, une Hongroise de 35 ans. Elle a battu Caroline à
Atlanta. De retour après une demi-retraite. Caroline vient de la
battre à Milan. Aussi Katherine Borchert, une Australienne, et l'Italienne
Josefa Idem. Enfin Katherine Wagner, une jeune Allemande, l'étoile
montante du kayak féminin. Elle s'est fait faire pour Sydney un
nouveau kayak, exclusif. La compagnie qui l'a fabriqué ne
peut en vendre à personne d'autre. Juste pour elle. Lalalèreu.