Je ne veux pas de cadavre icitte!
Ça faisait des années que je n'avais pas lu un grand roman noir. Je viens d'en lire un, époustouflant. Dans La Presse. Sous la plume de ma collègue Christiane Desjardins. Saut que c'est pas un roman, c'est une histoire vraie qui se lit comme un roman. Fasciné, j'ai demandé à ma collègue des détails supplémentaires, mais en gros, c'est bien la même histoire...
Je suppose que vous savez la différence entre un roman noir et un roman policier. Dans un roman policier, il y a un meurtrier et des flics. Dans le roman noir, il y a des gens normaux qui vivaient normalement au début de l'histoire, mais qui vont bien vite basculer dans l'horreur. Un roman policier commence souvent par un tueur en train d'exécuter un contrat. Un roman noir commence par un type qui cherche un coloc...
Antoine Lemieux menait une vie ordinaire dans son appartement de la rue Nicolet qu'il partageait avec sa soeur. Sa soeur devant aller étudier à Québec, Antoine se mit à chercher un nouveau colocataire. Il a pensé à ce type de la coop de l'UQAM qui était venu deux ou trois fois lui installer des logiciels. La dernière fois, le type avait dit qu'il pensait déménager. Comment il s'appelait déjà ? Louis, c'est ça, Louis Lafond. Un coloc avec une bonne job, l'idéal.
Affaire conclue. Antoine et Louis cohabitaient depuis un mois et demi, et tout allait bien. Ce soir-là, un lundi, Antoine devait aller promener le chien du voisin qui était parti en vacances. Il en a profité pour rendre visite à des amis, avec le chien. Il est rentré assez tard. Pendant qu'Antoine était allé promener le chien du voisin, Louis est allé aux putes. Il a rencontré France Beauregard et l'a ramenée à l'appartement.
Jusque-là, vous conviendrez avec moi que c'est un soir d'été ordinaire, à Montréal, dans le quartier dit de la Petite-Patrie. Même France Beauregard, la minuscule prostituée de l'histoire, a un petit côté domestique. Elle ne devait pas travailler ce soir-là, mais son fils de 14 ans voulait des patins à roulettes. Vous savez comme les ados peuvent être impatients. Il les voulait tout de suite, ses patins. Maman est allée faire une passe pour les acheter.
France tombe sur Louis qui la ramène à l'appartement et la tue. Pourquoi l'a-t-il tuée ? On ne sait pas. On va le savoir mardi prochain lors des représentations sur sentence. Louis a plaidé coupable Coup de folie ? Dope ? Dispute d'argent. Bref, il l'a tuée. Puis, il a enveloppé le cadavre dans des sacs à poubelle et rangé le paquet dans son placard.
Quand Antoine rentre, plus tard dans la nuit, il ne remarque rien. Le lendemain matin, Louis fait un gros lavage, trois grosses brassées, puis s'en va travailler. Et la vie continue. Boulot, party avec les amis le soir, la vie continue sauf qu'elle pue de plus en plus, même si Louis s'est mis à faire brûler de l'encens pour chasser les miasmes de la putréfaction.
Quinze jours plus tard, saoul et gelé, Louis raconte tout à Antoine. Et il lui montre la momie ficelée dans le placard... Le dialogue surréaliste qui suit, aucun scénariste au monde n'aurait osé l'écrire, il se serait fait aussitôt interner :
Antoine : Je veux pas te mettre dans la marde, mais je ne veux plus de cadavre icitte demain matin, tu m'entends ?
Louis : Et je le mets où ?
Antoine: M'en fous. Loue un char, va faire du camping avec, je ne veux plus le voir...
Louis: Je ne peux pas louer de char, j'ai pas mon permis de conduire.
Antoine qui se prend la tête à deux mains : Au fait, avec quoi tu l'as tuée?
Louis va chercher un couteau dans la cuisine : Avec ça. Je l'ai crochi.
Antoine devenu blanc: C'est mon couteau
pour couper les concombres et les tomates, je m'en sers
tous les jours.
***
Aujourd'hui c'est le contraire, la vie est un feu roulant de rebondissements, les placards des gens sont plein de cadavres de prostituées qui allaient acheter des patins à roulettes, et c'est pour ça que la plupart des auteurs écrivent des romans où il ne se passe absolument rien, dans lesquels nous pouvons aller nous rassurer, après avoir lu le journal.
D'autres tueries - Betty Lou Beets, 62 ans a été exécutée jeudi (par injection) dans la chambre à gaz de la prison de Huntsville au Texas.
Attachée sur la table d'exécution, Betty Lou a toussé deux fois, puis a suffoqué tandis que le soluté mortel lui rentrait dans les veines. Le porte-parole du ministère de la justice du Texas qui supervisait l'exécution était très content : « Cela c'est super bien passé - a very smooth exécution - pas de bavures - no glitches - nos gens ont bien fait ça - the thing was handled very professionally by our people. »
« Le Texas a fait ce qu'il fallait faire », a dit Rodney Barker qui arborait un immense chapeau de cow-boy noir. « Je veux que le monde sache que le Texas est le pays de la peine de mort. » Qui est Rodney Barker ? Je n'en ai aucune idée. La dépêche de Reuters ne le précise pas, je le félicite quand même pour son beau chapeau.
Betty Lou Beets avait été condamnée à mort pour les meurtres de ses quatrième et cinquième maris. Appelée « la veuve noire », elle avait aussi essayé de trucider le troisième a coups de fusil. Le premier est mort tout seul de la varicelle. Le second ? Rien le second. Pas ça. Pas une égratignure. De bonne humeur. Représentant de Wonder Bra au Manitoba. Anyway, Betty Lou est la quatrième femme, exécutée aux États-Unis depuis le rétablissement de la peine de mort en 1982.
La grâce lui avait été refusée la veille par le gouverneur George Bush junior. Depuis que Bush junior a été élu gouverneur du Texas en janvier 1995, 121 personnes ont été exécutées au Texas. Rappelons que M. Bush junior est le candidat à l'investiture présidentielle pour le parti républicain, et le très probable futur président des États-Unig en novembre prochain.
Quand je pense à tous les cons qui nous ont bassiné l'année dernière avec tout ce que le nouveau millénaire allait nous apporter de bon, d'extraordinaire, et surtout de neuf...