Un jeune à la fois
Elle énumérait tout ce qu'elle ne pouvait pas faire.
Je ne peux pas aller à l'université. Je reçois de l'aide sociale. On ne peut pas aller à l'école quand on reçoit de l'aide sociale. Lâcher l'aide sociale? Et comment je vivrais avec mon fils de deux ans et demi ?
Je ne peux pas demander un prêt-bourse. Je dois déjà 9000 $ aux prêts-bourses.
Je ne peux pas travailler. La garderie payée, il me resterait moins qu'avec l'aide sociale. Les places à cinq dollars, faut pas y penser.
Je pourrais travailler au noir. Mais ça ne changerait rien pour la garderie. Et si je remboursais mon prêt plus vite, l'aide sociale me tomberait dessus, elle me demanderait où j'ai trouvé l'argent. Ils deviennent furieux quand tu te débrouilles sans eux.
Je prends des notes tandis qu'elle parle, mais je sais qu'elles ne serviront pas. Raconter quoi ? Le petit appartement bien tenu. La fille bien mise. La poignée de main à la fin: merci de m'avoir écoutée. Je suis arrivé en taxi comme à un rendez-vous d'affaires. Je repars à pied. Engourdi d'impuissance. Chaque fois la même impression d'être allé dans un recoin, un renfoncement de la civilisation. Chaque fois la même envie d'appeler les pompiers, là, au deuxième, vous avez oublié quelqu'un.
On était assis dans le salon. La télé était ouverte sans le son. Des images du sommet des jeunes. La police avec des masques.
-Tu pourrais te marier, j'ai dit pour déconner. Si tu veux passer une annonce dans La Presse, j'ai 40 % sur les petites annonces...
Elle s'est mise à pleurer et aussitôt à rire sous les larmes. Je ne suis pas malheureuse, vous voyez bien. Elle a fait un geste qui englobait le salon, la télé, le sofa, les deux chats. Je m'arrange plutôt bien. Je m'occupe de mon fils à plein temps, c'est ce que je voulais. Si je panique, c'est seulement que je ne vois pas la fin du tout ça.
J'ai trente ans et je me sens coincée dans cette vie-là, dieu sait jusqu'à quand. Je viens de prendre une entente pour le remboursement de mon prêt, 60 $ par mois qui ne paient même pas les intérêts du solde. J'ai trente ans et l'impression que c'est déjà fini.
De chez elle, j'ai marché jusqu'au métro. Le compartiment était presque vide. Sur le banc, face à moi, un jeune dormait, la tête renversée sur le dossier.
Un jeune qui dort dans le métro ce n'est pas pareil que 4000 à Québec. Un jeune à la fois, c'est quelqu'un. Quatre mille, c'est personne. Les jeunes. Les femmes. Les hommes. Les ceci. Les cela. Je ne dis plus ça. Je ne dis même plus les chats. Pour en avoir sept, je sais bien qu'il n'y a pas un chat pareil. Je ne dis plus les chats, mais j'ai dit les jeunes toute la semaine.
De temps en temps, quand même, on nous a laissé entrevoir qu'ils n'étaient peut-être pas tous pareils pareils, qu'il y en avait au moins de deux sortes. « Il y a deux sortes de jeunes, ont lancé à Stéphan Bureau des énergumènes du sommet parallèle: ceux qui portent des cravates et les autres. » Stéphan qui en portait une ce soir-là ne leur a pas envoyé dire que ce n'était pas fort comme argumentation. Mais la suite du reportage nous a montré que pour 5téphan Bureau aussi il y a deux sortes de jeunes : ceux qui ont des opinions et sont capables de bien les exprimer en ondes, et les autres.
Un jeune à la fois, qui dort dans le métro, bouche ouverte, jambes écartées, ne fait pas consensus, ni rien. C'est un jeune, c'est tout, qui ne prétend pas être tous les jeunes.
Un jeune à la fois ne rêve pas de faire des sommets sur la jeunesse. Un jeune, c'est quelqu'un à qui il reste beaucoup de temps à vivre. Si on demandait leur avis aux jeunes, un à la fois, les jeunes réclameraient un sommet sur la vie, par sur la jeunesse.
Un à la fois, on ne peut pas présumer à quoi rêve un jeune. C'est vite dit qu'il rêve d'un emploi. Un emploi comme il y en a tant ? Qui n'a d'autre fonction que d'occuper celui qui l'occupe ? Vous voulez dire quelque chose à faire ? Un à la fois, un jeune qui dort dans le métro rêve d'un emploî qui lui laisserait du temps. Le contraire d'un emploi du temps. Le contraire d'un emploi chez McDo.
Un à la fois, un jeune qui dort, ne rêve pas à l'indépendance du Québec. Il rêve à son indépendance à lui.
Un à la fois, un jeune ne se pose pas des grandes questions métaphysiques. Il se sonvient quand même d'être allé au théâtre une fois. Il se souvient d'une phrase de Beckett, qu'il avait dû apprendre par coeur: Être enfoui dans la lave et ne pas broncher, c'est ainsi qu'un homme montre de quelle étoffe il est fait. Est-ce que la lave c'est comme la marde?
Un à la fois, un jeune qui dort ne rêve pas, aux boomers. Même pas à sa mère. Pourquoi il penserait à elle ? Y'a rien à penser. Elle parle au téléphone. Elle écoute la radio. Elle se lave les cheveux. Quand il tousse, elle lui demande: tu tousses ?
Un à la fois, un jeune qui dort ne se doute pas que ses jours sont des dieux (1). Il rêve d'être ailleurs. Il écrit des poèmes si beaux que personne ne voit qu'ils sont pleins de fautes, il peint les dragons que la mer vomit la nuit sur les récifs, un à la fois, un jeune qui dort dans le métro ne rêve pas qu'il va descendre à la station Papineau. Il pense qu'il revient à Ithaque parce que la guerre de Troie est finie. Non, non il n'a jamais lu Ulysse. C'est mieux, il l'invente. Ses copains sont là. Il leur racontera les jacarandas en fleurs, les crocodiles, la solitude du désert. Il y a aussi une fille qui l'attend, mais même s'il n'y en a pas, un à la fois, un jeune qui dort dans le métro est toujours un peu bandé. On voit très bien la bosse que fait son sexe.
Un à la fois, un jeune qui dort dans le métro, en revenant, de sa job chez McDo a soudain la révélation que l'important dans la vie, c'est de faire ce qu'on aime. Puis il se réveille en sursaut. Regarde autour de lui. ne se souvient plus de rien.
C'est comme ça, on n'y peut rien, un à la fois, un jeune qui se réveille ne se souvient plus de ses rêves.
Et ce n'est pas, bien sûr, au Sommet de la jeunesse qu'il les a retrouvés
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(1) Waldo
Emerson