Le rire
Je ne voulais pas parler de Pinard, mais je viens de l'entendre à la radio. Y m'énarve. Il en fait trop. Son affaire commence à ressembler à une croisade. Il vient de dire qu'il aura la peau de Piment fort. Ils sont morts. Je vous fiche mon billet qu'ils ne reviendront pas l'an prochain, a-t-il promis.
Vous venez de décréter que la chasse aux connards est ouverte, M. Pinard ? Méfiez-vous des balles perdues.
Je vous entends répéter depuis le début que vous voulez bien que l'on rie des homosexuels, mais pas comme ça. Allez-vous nous dire comment ?
Allez-vous nous donner vos recettes
du rire comme vous nous donnez vos recettes de cuisine ? Alors comme ça
on peut rire des homosexuels ? Comme c'est gentil à vous de nous
en donner la permission. Des nègres aussi? C'est trop, vraiment.
J'allais justement vous demander votre avis sur un truc entendu en fin
de semaine chez des amis, quelqu'un a dit: « Tout de même,
il a des couilles ce Pinard ! » Et quelqu'un d'autre d'ajouter aussitôt;
« Oui, mais c'est pas les siennes » Tout le monde a ri. Pas
moi.
Moi je voulais vous demander votre
avis avant. C'est correct de rire ou pas ?
Pourquoi je grince tant ? Parce que
votre chasse aux connards, M. Pinard, ressemble à la chanson: visa
le noir, tua le blanc. Vous avez déclenché une vague de moralisme
et de bigoterie qui ne rendra service à personne, et encore moins
aux homosexuels. « Y'a-t-il une limite que ne doivent pas dépasser
les humoristes ? » demandait Homier-Roy ce matin aux
auditeurs de C'est bien meilleur
le matin. Plein ! ont répondu les auditeurs dans un unanime élan
de conformisme moral. Par exemple on ne peut pas rire de la jambe de bois
de M. Bouchard. C'est ignoble. Tiens donc. Ça fait mal à
qui au juste ?
Vous avez mis de votre côté les rieurs corrects, M. Pinard. C'est bien. Sauf que, voyez-vous, je ne suis pas du tout certain que ces rieurs-là, qui ne vous traiteront jamais de fif, je ne suis pas certain qu'ils soient plus tolérants envers les homosexuels que l'amuseur dont vous dénoncez vigoureusement l'humour pipi, caca, bite, con, tapette. Même que je gagerais qu'ils le sont moins.
Vous rappeliez avec beaucoup d'émotion,
ce matin, que, dans ce monde intolérant, les jeunes homosexuels
parfois incapables d'assumer leur différence se suicident 18 fois
plus souvent que les jeunes straights. Je vous ai trouvé un peu
démago de mettre cette sombre statistique sur le compte d'un amuseur
et de ses invités qui s'enchantent à ridiculiser les gais,
les grosses et les moches... Croyez-moi, la souterraine rectitude de l'immense
majorité des braves gens qui vous supportent aujourd'hui, mais
qui mourraient de honte d'avoir
un fils pédé, contribuent beaucoup plus au climat d'intolérance
que les quelques beaufs que vous dénoncez.
Mais je ne voulais pas parler de
Pinard, je voulais parler d'humour. René Homier-Roy recevait l'autre
jour à C'est bien meilleur le matin l'humoriste Jean-Marc Parent.
Entrevue vasouillante et vaselinante comme toujours avec Parent qui n'en
finit jamais de s'expliquer, comme si son show relevait de la pensée
complexe. On nous en a fait entendre un extrait, censément un moment
choisi: navrant. Jean-Marc Parent fait dans un genre - la sublimation du
quotidien - qui demande du génie, il n'en a absolument
aucun.
Parent est totalement et irrémédiablement plate.
Alors pourquoi Homier-Roy qui n'est pas plus bête que moi, enfin pas pour la peine, pourquoi Homier-Roy est-il allé dire à Parent qu'il trouvait son morceau choisi fort plaisant ? Politesse obligée parce que l'autre nono était juste à côté.
Dimanche soir, le gala des humoristes. Sketch de François Massicotte et Martin Petit: plate. Patrick Huard: plate. Lise Dion: super plate. Courtemanche: plate. Verville: plate.
Valérie Letarte, chroniqueuse que j'apprécie pourtant beaucoup, a trouvé son collègue Verville - il collabore à la même émission qu'elle - excellent.
Et voilà madame pourquoi votre fille rit comme une conne. Parce que dans ce climat de petites lâchetés et de copinages elle ne fait plus la différence entre la fine observation et une interminable enfilade de clichés, entre la cruauté vivifiante et la grossièreté, entre fouailler les ridicules et les imiter. Entre la méchanceté décapante et la bassesse. Il est là le scandale de l'humour: dans la platitude l ET DANS SA PROMOTION. Pas dans le racisme et dans l'homophobie que dénonce Pinard. Dans la platitude généralisée.
Je vous entends bien. Ce qui est drôle pour l'un, ne l'est peut-être pas pour son voisin. L'ergoteuse et sempiternelle discussion sur le goût. Je vais essayer d'être clair. Si je vous dis que je trouve les déconstructions de Sol laborieuses, et que le minimalisme de Pierre Légaré me tombe sur les nerfs, je vous exprime mon goût. Si je vous dis que La fin du monde est à sept heures est la chose la plus drôle qui soit et que Bruno Blanchet me fait rire aux larmes, si j'ajoute que j'ai une prédilection pour l'humour absurde de Leacock de Benchley, Woody Allen, Groucho Marx Seinfeld, Allais et les frères Brosse, mais que je m'amuse autant à la vulgarité d'un Coluche ou d'un Reiser qu'à la fine broderie d'une Clémence, ou à Yvon Deschamp première mouture seulement, c'est encoroe mon goût, et on voit bien qu'il est éclectique.
Mais quand je vous dis que Parent est plate, que Massicotte est plate, que Verville était très plate dimanche soir, que La Petite Vie, est plate depuis au moins trois ans que c'en est indécent, que Les Boys I et II sont en dessous de tout, je n'affiche pas un goût. Je constate un fait. Il n'y a pas là le plus petit espace de discussion.
Dimanche soir, Lise Dion a fait des
farces sur les Français, des farces qu'on pourrait facilement trouver
racistes. Je me fiche qu'elles le soient. Elles étaient juste plates.
On a le droit d'être méchant avec les Français, avec
tout le monde d'ailleurs, la méchanceté développe
l'esprit, disait Nietzsche. On a le droit de rire des homosexuels, des
Noirs, des femmes, des vieux, des pauvres, des malades, des morts. On a
le droit de rire des infirmités, des drames et des catastrophes.
On a aussi le devoir
de rire de soi. Le rire esl transgression.
Le rire fait exploser nos préjugés, ces mêmes préjugés
qui sont peut-être à l'origine même de notre... rire.
Mais on n'a pas le droit d'être plate.
Alors, y'a-t-il une limite que ne peuvent pas dépasser les humoristes ?
Voui, M. Homier-Roy. Celle-là. Et vous auriez dû le dire à Jean-Marc Parent. Et à Verville.