Le consensus du troupeau
Quand on a connu les parents des baby-boomers, gens de devoir et de nécessité, forçats qui pelletaient la vie comme un tas de cailloux, on ne se surprend pas que leurs enfants aient eu une furieuse envie de modernité et même de postmodernité. La chose est commune, quand les parents sont straight, les enfants sont souvent flyés.
Et le contraire. Les enfants des baby-boomers ont vu leurs parents bambocher, se séparer, ils les ont entendus refaire le monde cent fois sans jamais rien changer, ils les ont vus fumer des joints en écoutant Michel Rivard, et ils se sont dit si c'est ça le fun dans la vie, on va essayer autre chose. Mais il n'y a pas tant d'autres choses, c'est soit la légèreté de l'être, soit le devoir. Bref, il n'est pas vraiment étonnant que les enfants des baby-boomers se soient remis à croire en Dieu, à la famille, et à se laver les mains avant d'aller faire pipi.
Ce n'est là, bien sûr, qu'un portrait de groupe, et j'entendais des jeunes protester cette semaine au lendemain de la publication d'un sondage qui les concerne. « Hé c'est pas vrai, moi je ne suis pas comme ça, et mes amis non plus ». Tant pis. Ça vous apprendra ! Il ne fallait pas commencer à parler en termes de génération, vous avez enfermé tous les baby-boomers dans le même sac à merde sous le seul critère de leur date de naissance, c'est à votre tour de vous retrouver piégés dans le concept générationnel.
C'est d'ailleurs une jambe prise dans le piège à cons des générations que vous vous en allez cette semaine au sommet de Québec à cloche-pied, où vous risquez fort de vous prendre l'autre jambe, dans cet autre piège à cons qu'est le sommet de la jeunesse.
Les sommets de n'importe quoi n'ont toujours eu qu'un seul et même objectif: dégager un consensus qui redonnera des couleurs au gouvernement. À la fin des sommets tout le monde est d'accord, tout le monde est content, et hop, aux prochaines élections on en reprend pour quatre ans. C'est le calcul, je ne vous dis pas que c'est ce qui va arriver.
Il n'y a pourtant rien de moins jeune, de moins vivant, qu'un consensus même a un sommet sur la jeunesse. Le consensus est la manière de vivre des troupeaux. Les sociétés adultes s'autorisent des discordances, les font cohabiter, c'est l'art du vivre-ensemble. Les consensus sont fait d'acquiescements mous et d'hygiéniques renoncements. Ils font des sociétés satisfaites d'elles-mêmes, pleines de leur propre assentiment.
Mais revenons au « générationnel », plus précisément à l'équité intergénérationnelle, le thème central de ce sommet de la jeunesse. Ne prenez pas cet air tétanisé. C'est vrai que cela surprend un peu quand on entend l'expression pour la première fois. Vous n'aviez jamais entendu parler d'équité intergénérationnelle ? J'arrive à temps. Vous n'auriez rien compris au sommet de la jeunesse qui ne parlera que de ça ou presque.
L'équité intergénérationnelle sera au sommet de la jeunesse ce que le guidon est au vélo, le machin que l'on tient pour ne pas tomber. Ou si vous préférez cette image: voyez le sommet comme un bocal plein d'une eau un peu glauque, l'équité intergénérationnelle est le poisson rouge qu'on a mis dans le bocal, et que tout le monde essaiera d'attraper par la queue en s'éclaboussant, évidemment. On ne peut pas prédire comment ça va finir, sauf pour le poisson: on va le noyer.
Alors, qu'est-ce que équité
intergénérationnelle ? C'est une version plus polie, plus
aimable du cavalier « Tasse-toi mon oncle ». C'est une
bonne nouvelle dans la mesure où elle annonce aux baby-boomers qu'ils
ne seront pas euthanasiés tout de suite. On va d'abord essayer
de faire
une piastre avec, en leur vendant
des crèmes anti-rides.
Il n'est pas indispensable de savoir ce que recouvre au juste ce concept d'équité intergénérationnelle, ce qu'il faut surveiller pendant le sommet, c'est le détournement que le gouvernement s'apprête à en faire, à son profit.
Vous connaissez la problématique du vieillissement de la population, et du déclin démographique. Le vieux pullule et le jeune se raréfie. Le vieux est comme mille asticots dans le fruit et il ne restera bientôt plus que le noyau. La catastrophe est annoncée pour dans 15 ans. Tout le monde s'entend là-dessus.
Ah ah, s'est dit le gouvernement, il y a là une occasion de consensus. En exacerbant le sentiment d'appartenance des jeunes à cette génération soi-disant lésée de son héritage, on devrait pouvoir amener les jeunes à se prononcer en faveur de mesures telles que le remboursement de la dette, (dont le paiement des intérêts est la plus grosse dépense du gouvernement), en faveur aussi d'une forme de privatisation du système de santé, et pourquoi pas d'une réduction des pensions du régime des rentes.
Je vois que vous n'avez même pas sourcillé. De toute évidence vous ne voyez pas de mal là-dedans. Eh bien les jeunes non plus. C'est pour ça qu'îls vont se faire fourrer.
Soyons clairs, de ce qui va arriver dans 15 ans, le gouvernement n'en a rien à foutre. Son idée c'est de se faire réélire. Ce n'est pas dans 15 ans c'est tout de suite qu'il a un problème. Il en a plusieurs, mais il en a surtout un gros qui mine sa popularité: la santé. Regardez bien notre Lucien se servir du sommet et des jeunes pour s'avancer sur le chemin de la privatisation et des nouvelles coupes. Regardez-le bien manoeuvrer, si cet homme-là a un talent, c'est bien celui de fabriquer des consensus et de nous faire croire après qu'on les a voulus.
Réduire ou ne pas réduire la dette (maintenant), amorcer la privatisation des soins de santé sont des choix de société majeurs, et aller chercher là-dessus des consensus déterminés par la génération est assez désespérant, merci. Si l'âge devient une conviction, on ne s'en va pas vers une démocratie très forte..
Des fois, j'écoute des jeunes gens parler des problèmes générationnels et j'ai comme un vertige, non pas sur ce qu'ils disent, mais sur ce qui les campe: leur âge. Comme s'ils n'étaient QUE jeunes.
N'êtes-vous pas aussi des femmes,
des Noirs, des fils de riches, des fils de mère célibataires,
des raéliens, des catholiques, des nerds, des littéraires,
des danseuses, des hédonistes, des prodiges, des névrosés,
j'en vois même des chauves. Que vous mettiez les vieux dans
le même sac, c'est dans la tradition, mais vous, VOUS, vous ne devriez
laisser personne vous enfermer dans votre génération.
Votre génération vaut plus qu'une saloperie de consensus,
et elle ne fait pas de vous un foutu troupeau.