Gino est rentré chez lui
Cafe italia, vers midi. La faune habituelle. Les tables sont toutes occupées. Au comptoir, les clients sont debout sur deux rangées. Commerçants du quartier, épiciers en tablier, secrétaires, caissières des banques voisines enfilent leur espresso d'un trait. Ça rentre. Giornio Gino. Ça sort. Tchao Gino.
Gino salue les gens par leur prénom. Il les connaît presque tous. Mais c'est pas le moment de causer. Aux manettes de sa Cimbali qui brille plein nickel, Gino a l'air d'un chauffeur de locomotive. Mais il a surtout l'air de Napoléon. Depuis 30 ans, Gino était le petit empereur du Café Italia, rue Saint-Laurent, au coeur de la Petite-Italie.
Était. Gino est parti hier. Où ça ? Ben tiens, il est parti chez lui, à Roccamonfina près de Naples. Jeudi de la semaine dernière il avait tout envoyé par conteneurs, ses meubles, son auto. C'est fini pour lui le Canada. Il emporte tout, même sa soeur.
Tu l'as mise aussi dans le conteneur ?
Quoi ?
Ta soeur...
Il m'a fait cet air exaspéré que les clients du Café Italia connaissent bien. Gino n'avait pas besoin de parler, en bon Napolitain il dirait tout avec les mains, paumes vers le ciel, les doigts comme pour une pincée de sel à l'envers: non mais t'es con ou quoi ? Langage muet. Mais on comprenait.
Avec Gino, le client n'avait pas toujours raisons. Les mauvais jours, les jours de défaite du FC Naples, ou de quelques revers plus personnels à Blue Bonnets, le client avait intérêt à filer doux.
Gino, t'as oublié mon sandwich ?
La chose à ne pas dire! Ses mains s'agitent : tu me les gonfles, hein ! Tu vois mes mains ? Y'en a deux. Pas quatre. Deux. Alors fais-moi pas chier, tu veux ? Mes sandwiches, c'est les meilleurs du monde, si t'as pas deux minutes pour le meilleur sandwich du monde, tu t'en vas. Pas un mot n'était prononcé. Le regard et les mains disaient tout. Du pur napolitain.
La vraie façon de pomper Gino, c'était avec les journaux. Vers la fin de l'après-midi, le Café Italia reçoit les quotidiens italiens du jour, Il Corriere, La Repubblica, la Gazzetta dello Sport. Les lire n'est pas un droit, mais un privilège qu'accordait ou non Gino, selon son humeur et selon la capacité du client à prendre grand soin dudit journal. Si tu renversais une goutte de café dessus, mais surtout si tu le rendais mal plié, ton cas était réglé: plus de journaux pour les trois prochaines années.
Mais vous allez croire qu'on est contents que Gino soit parti. Vous n'avez rien compris. On adorait qu'il nous engueule. Et d'ailleurs il ne nous engueulait pas tout le temps. L'après-midi, quand le café était presque vide, c'était un plaisir de parler soccer, de Maradona dont il est le plus grand fan sur terre, de l'Italie, de rien, vous savez bien ces riens de comptoir qui sont comme la schiuma sur les cappuccino, un peu de mousse sur la vie.
Qu'est-ce que je mets dans ton sandwich, Pierre ?
Ce que tu veux Gino.
Il mettait beaucoup de piments, du rôti de porc, des tomates confites.
È buono ?
Dégueulasse, Gino, dégueulasse.
Il riait. Pour l'amour, Gino, qu'est-ce que tu vas faire à Naples ? Maradona est plus là. Ton club est en deuxième division, tu vas t'ennuyer de nous !
Au Café italia, les paris sont pris: Gino sera de retour avant un an. Personnellement je gage le contraire. On ne le reverra pas. Rien à voir avec ces italiens qui rêvent du moment où ils retourneront vivre en Italie, et rendus là-bas, se rendent compte que leur vie est au Canada. La différence c'est que Gino, lui, n'a jamais quitté l'Italie. Il a quitté Roccamontina il y a 35 ans pour entrer directement au Cafe Italia où il arrive tous les jours à midi, parle italien avec des italiens jusqu'à minuit, revient le lendemain. Depuis trente ans comme ça. Pas marié, pas d'enfants. Du Canada il connait un peu Saint-Léonard où il avait sa maison, mais est-ce que Saint-Léonard est au Canada ? Vous en êtes sûr ?
Gino s'en retourne vivre dans les collines de sa Campanie natale. Dans son bois de châtaigniers. Petite business de marrons glacés pour s'occuper. Le FC Naples qui reMonte en première division. La mer à 20 kilomètres. Et Naples où il y a mieux à faire que mourir, n'en déplaise aux touristes. Naples où tout est magnifiquement tordu, le gens, les escaliers, les trilles qui pendent des balcons, les petites rues qui mènent au marché à la viande. La mer au bout du jardin de la villa Chiaia, il mare è sanza lischele si puoi camminà, une mer sans ride où l'on peut marcher - Malaparte.
Gino était arriver à Montréal le 15 mai 1965. Il est parti hier, un 15 mai aussi. Il a tout emporté. Sauf ses parents qui sont au cimetière Côte-des-Neiges.
Il est tout simplement rentré chez lui. Auguri, Gino.
LA CÉLÉBRITÉ -Un courrier amusant que m'envoie la famille Drouin-Trempe de retour de vacances en Tunisie.
Nous étions à Nabeul (Néopolis) sur la côte. En sortant d'un café Internet, nous achetons La Presse de Tunisie dans un kiosque voisin. La conversation s'engage avec le commerçant tunisien. Extrait:
- Vous êtes Canadiens ? Du Québec ? Vous avez aussi un journal La Presse au Québec, je connais un de vos journalistes, comment s'appelle-t-il déjà? Foglia, cest ça, Foglia...
Plus tard dans la soirée nous retrouvons à notre hôtel d'autres touristes Québécois, des Montréalais. Nous leur racontons cette anecdote.
-Aujourd'hui on a rencontré un Tunisien qui lit Foglia.
Qui ?
Foglia, le journaliste de La Presse.
Ils ne vous connaissaient pas.
LES ANALES - Vous ne pouvez pas dire que je vous ai beaucoup embêtés avec internet, jusqu'ici, (ce n'est pourtant pas faute d'y perdre un temps fou) anyway, pour une première fois je crois, je vous invite à visiter un site, je vous promets que vous en ferez le tour très rapidement, pas plus de cinq minutes, je serais très curieux d'entendre vos commentaires, je réserve les miens pour une prochaine chronique. Le site en question: www3.sympatico.ca/mariec/index.html
Pas nécessaire d'éloigner les enfants, absolument rien de porno, même si le lecteur qui m'a mis sur le coup (merci M. Hanigan) dit de la chose qu'elle est unique dans « les anales » en insistant pour faire une faute : Je sais, dit-il, « anales » s'écrit en principe avec deux « n », mais ici, un seul s'impose. C'est son opinion. La vôtre ?