LA PRESSE, MONTRÉAL, SAMEDI 15 JUILLET 2000

Jet set

Je suis en route pour Oslo.  La première fois.  Je ne sais absolument rien de la Norvège.  C'est même effrayant ce que je peux ne rien savoir de la Norvège.  Ma fiancée mange beaucoup de sardines, et sur la boîte c'est écrit « Norvège».  C'est tout ce que je sais de la Norvège.  Ma fiancée dit que dans les sardines, il y a du fer.  Dans les clous aussi.  Je pense même qu'il y a plus de fer dans les clous que dans les sardines, et des clous il y en a plein à Sorel à la Canadian Steel. Ça coûterait moins cher de transport que les sardines de Norvège, mais vous savez comment sont les filles: pleines de chichis.

Parlant de transport, si vous allez voir dans le cahier des sports d'aujourd'hui, je suis au Texas.  Alors que dans cette chronique, je suis en route pour la Norvège.  Jet set Foglia, mon vieux.  Je m'en vais rencontrer Caroline Brunet, la fille qui fait du kayak.  Elle s'entraîne à As, à 50 kilomètres au sud d'Oslo.  En norvégien, As s'écrit avec une petite auréole posée sur le A, comme si c'était le A de ange.  Parlant d'ange, le film vient de commencer dans l'avion, c'est avec Julia Roberts et mon voisin aimerait bien que j'éteigne mon plafonnier.

Je ne peux pas, monsieur.  Je suis en train d'écrire une chronique sur la Norvège.  Mais je peux vous raconter le film, si vous voulez.

Vous l'avez vu ?

Non.  Mais avec Julia Roberts, c'est toujours la même histoire.  Vous pouvez parier qu'au début il y aura un type qui voudra la sauter.  Mais plus le film avancera, plus il découvrira qu'elle a une belle personnalité.  Et à la fin, il la sautera effectivement, mais ce ne sera pas bestial du tout, il y aura du sentiment.

Finalement, j'ai éteint mon plafonnier.  Ne restait plus que ma lumière dans tout l'avion et je voyais bien que cela dérangeait beaucoup.  Mais bien sûr que je suis gentil.  Je ne sais pas où vous êtes allés chercher que je ne l'étaîs pas. Ça me choque que l'on me prenne pour une tête de vache, vous ne pouvez pas savoir.  Tiens, encore tout à l'heure, à Dorval, dans la file des voyageurs qui attendaient pour s'enregistrer, même vol que moi, qui je vois-tu pas ? Un ancien petit boss de La Presse.  Fais longtemps, 20 ans mettons.  Franchement ? Comme petit boss, il était un peu nul. Ça ne l'a pas empêché de devenir grand patron de l'information à Radio-Canada.  Je vous dis ça sans arrière-pensée. Un gars a le droit de s'améliorer.  Anyway.  Je le salue gentiment et tout de suite, il me bat froid, me tend une main un peu molle, l'air ennuyé.  Bonjour Pierre... Pourquoi cette réserve, pensez-vous ? Parce qu'il me prend pour une tête de vache ! Y pense que je suis en train de me demander comment un petit boss un peu nul à La Presse a pu devenir grand patron de l'information à Radio-Canada.  Voyez comme le monde est croche.  Comme si je n'étais pas assez intelligent pour deviner qu'il avait sûrement pris des cours du soir à un m'ment donné.

Qu'est-ce qu'on disait avant que le film commence, avant que je fasse le noir ? Je sais plus.  Parlant de noir, vous ai-je parlé des photos de Bruny Surin que j'ai prises au Texas ? Soyez gentils, allez voir deux secondes dans le cahier des sports pour me dire comment elles sont sorties.  Pas très réussies ? Ah bon.  Je m'en doutais.  J'ai eu de la misère.  Je ne me doutais pas qu'il était si difficile de photographier un monsieur noir.  J'ai même téléphoné au boss des photographes à La Presse: « Dis donc Jean, comment on fait pour photographier un Noir ? » il me répond: « Pose-le devant un fond blanc.» Facile à dire.  Allez donc trouver un fond blanc dans un hôtel drabe.  Dehors, dites-vous ? Y'a pas de fond dehors.  C'est l'horizon le fond, dehors.  Et l'horizon est d'encre et de nuit.  Ce que cela veut dire ? Rien. C'est de la poésie. Il n'y a pas de fer dans la poésie, comme dans les sardines. Par contre, il y a du phosphore dans la poésie; c'est pour cela qu'elle illumine mon vieux coeur qui s'obscurcit.  Ah ah.  Je vous en remets une petite louche ?

Vous ai-je dit que j'ai un cellulaire pour la première fois de ma vie ? Et que j'envoie des textes avec ? Et des photos aussi ? Jet set Foglia.  En plus, avec ce petit machin, on peut aussi téléphoner normalement, du moins pour qui trouve normal de téléphoner à Saint-Armand tout en marchant dans les rues d'Oslo:

Allô fiancée, tu sais où je suis ? À Oslo.  Au coin des rues Syverudvein et Lilleaker.

- Comment c'est ?

- Il pleut.  On se croirait à Montréal.

-Tu ne va pas à As, rencontrer Caroline Brunet?

- Pas avant que ma valise ne soit arrivée.  Elle n'a pas suivi, comme je me doutais bien.  Elle arrive par le prochain avion de Paris. Il faut que je retourne à l'aéroport vers 5 h.

- T'es furieux ?

- Je suis zen mon amour.

Flash back.  Dorval quelques heures plus tôt.  J'essaie d'expliquer au jeune homme d'Air Machin qui j'arrive à Paris à 8, que ma correspondance pour Oslo est à 8 h 45 et que j'aimerais qu'il enregistre mon sac comme bagage de cabine. Si vous le mettez dans la soute à bagages, je suis sûr qu'il ne suivre pas et je vais perdre ma journée à l'aéroport d'Oslo à l'attendre...

Le jeune homme d'Air Machin est resté inflexible.  Mon sac n'entrait pas sans le gabarit.  Tous les bagages cabine doivent entrer dans le gabarit... Le gabarit est un espèce de boîte pour mesurer les bagages. Si le sac entre dans la boîte, tu peux le garder avec toi. Le mien n'entrait pas, il est parti pour la soute à bagages.  Mon pressentiment était bon, il n'était pas à Oslo.  Il arriverait avec l'avion suivant.  Ma journée était foutue.

Ce n'est pas une histoire très passionnante, mais c'était juste pour vous informer qü'il existe aussi des gabarits à cons.  Quand le con est trop gros, y'a rien à faire avec.  Mais quand le con entre dans le gabarit, ça veut dire qu'il peut passer partout.  Pas trop encombrant, facile à manipuler, on peut s'en servir pour n'importe quoi.  Par exemple comme préposé à l'enregistrement aux bagages à Dorval.

Après Caroline Brunet, lundi, je vais couvrir la dernière semaine du Tour de France.  Ce sera amusant, bien sûr, mais à moins d'un improbable bouleversement dans les Alpes. aujourd'hui et demain, c'est un peu comme si je m'en allais couvrir la troisième périodes d'un match de hockey dont le score serait 8 à 0. L'Américain Lance Armstrong est trop fort. Un athlète exceptionnel.  Un destin hors commun.  Un homme pas forcément sympathique, mais qui échappe parfois des choses, fortes et belles, - celle-ci tiens: « Je ne suis pas quelqu'un de religieux.  Je crois tout simplement qu'on doit tout faire pour être quelqu'un de bien, c'est une obligation: rendre quelque chose à ce monde. » (L'Équipe du 10 juillet).