LA PRESSE, MONTRÉAL, MARDI 15 FÉVRIER 2000

La Saint-Valentin

Hier matin à Saint-Armand, à Saint-Arrnand seulement, pas ailleurs, il a neigé des flocons en forme de coeur.  Je vous assure.  Regarde par la fenêtre, j'ai dit à ma fiancée, regarde...

Elle a jeté un oeil distrait: Ben quoi, y neige !

Regarde mieux.  Tu ne vois pas ? Les petits cristaux, on dirait des coeurs !

Elle a haussé les épaules.  Je vous rappelle que c'était la Saint-Valentin hier matin, dans le monde entier les fiancés s'embrassaient sur la bouche dans des froissements de soie.  Elle, elle a haussé les épaules et elle a dit : « Depuis que ton chum Bob est mort, c'est toi maintenant la plus grosse machine du monde à dire n'importe quoi ! »

Vous savez ce qui me fait le plus de peine ? C'est que la Femme d'aujourd'hui manque cruellement de poésie.  Ce n'est pas pour être nostalgique, mais il y a quelques années si j'avais dit à ma fiancée de l'époque, regarde par la fenêtre mon amour, il neige des coeurs, elle m'aurait sauté dans les bras et vice-versa, et même recto-verso.  Mais c'est pu comme ça.  Vous savez ce qu'elle a fait hier, ma fiancée, en ce jour de Saint-Valentin ? Elle a posé du gyproc toute la journée dans la salle de bain qu'on est en train de refaire.  C'est moi qui ai fait le souper.  Des nouilles.  Après, elle était tellement fatiguée qu'elle s'est endormie dans le sofa.  J'ai essayé de la réveiller en lui chantant la belle de Cadix a des yeux de velours, tchika tchik aie aïe aïe.  Tais-toi, elle a murmuré.  Ou peut-être même, tue-toi.

Bref, je suis allé pelleter et j'ai trouvé la neige lourde, mais lourde.  Je me suis dit que tous ces petits coeurs qui tombaient du ciel devaient être aussi lourds de chagrin que le mien.

Remarquez que je ne me plains pas.  Comme dit un proverbe persan, mieux vaut une fiancée qui pose du gyproc qu'une fiancée qui est partie au Maroc avec ton coloc.  J'ai plein d'amis à qui ça vient d'arriver et je ne parle pas du cas tragique des grenouilles mâles du Dorset qui est une région du sud-ouest de l'Angleterre, c'était en  page A6 de La Presse d'hier, je cite: devant le manque crucial de femelles, les grenouilles mâles du Dorset tentent régulièrement de s'accoupler avec des poissons rouges, voire avec des nains de jardin ou des bottes en caoutchouc vert...

Y'a pas de nain dans mon jardin.  Y'a un Petit nègre qui pêche, mais déjà que certains lecteurs protestent quand j'écris « nègre », si en plus il fallait que je m'accouple avec, voyez d'ici le scandale.

Anyway, tu parles d'une Saint-Valentin.  Je me suis endormi devant la télé, en serrant mes bottes dans mes bras.

QUINCAILLERIE - Un lecteur: Dans les explications qui ont suivi l'achat de Videotron par Rogers, on a dit que Rogers avait été poussé à cette transaction par la fusion de American Online et Time Warner.  Quel rapport ?

Aucun rapport direct, sauf erreur, sinon l'effet d'entraînement, et l'air du temps qui est à la fusion, mon vieux.  Mais puisque vous en parlez, vous voulez savoir ce que j'en pense ? Je suis un vieil abonné de Time magazine que je tiens pour le meilleur des hebdomadaires d'information straights d'Amérique.  Quand j'ai appris la fusion avec American Online (AOL), je suis allé me promener sur le site d'AOL, qui est un réseau indépendant à l'intérieur même du réseau internet.  Naviguant pour la prémière fois sur AOL, bombardé d'info-pubs, j'ai eu exactement la même impression qu'en me promenant dans un centre commercial de banlieue: des promotions, des machins qui goûtent rien, des trucs en préfini, des néons cheaps qui flashent.  L'impression, comme lecteur du Time, que la revue que je lis depuis trente ans allait désormais être faite par un quincaillier virtuel. On a beau m'expliquer que le quincaillier a acheté Times Magazine précisément pour se donner du contenu, cela ne me rassure pas.  Et s'il arrivait le contraire ? Et si les articles béton du Times allaient être désormais en préfini ?

LE PROGRÈS - Parlant d'Internet, l'autre jour, pour le fun, pour voir comment ça marchait, j'ai fait mon épicerie « en ligne » (www.iga.net/qc). Je dis pour voir, mais en fait on ne voit rien, justement.  La commande se fait à partir de listes qui rendent le choix des fruits un peu hasardeux.  La mangue était trop mûre, les deux avocats aussi, et les côtelettes de porc un poil trop minces.  Le reste ça allait, les oranges, le beurre sans sel, les oeufs (moyens), le sucre, le savon à vaisselle, le poivron, les deux laitues (une Boston, une frisée), le tout dans des sacs en papier comme je l'avais spécifié.

Parait qu'on n'est encore très peu nombreux à faire notre épicerie en ligne, chez IGA du moins, pas plus d'une cinquantaine de clients à travers tout le Québec. (Petit bogue: Saint-Armand étant trop creux pour qu'on y fasse la livraison, on a seulement préparé ma commande, j'ai dû passer la ramasser à Cowansville.)

C'est fou pareil. Quand j'étais petit, on n'avait pas l'électricité à la maison, pas de frigo, pas d'eau chaude, ce n'était pourtant pas il y a mille ans, c'était hier, mettons avant-hier, les toilettes étaient au fond du jardin, en guise de papier cul, des bouts de papier journal accroché à un clou (de là vient peut-être mon peu d'intérêt pour les nouvelles), anyway, qu'est-ce que je disais ? Ah oui que j'ai l'impression d'être saturé d'un progrès que je n'ai rien fait pour mériter.

RIEN À VOIR - Une dame qui ne s'identifie pas, dans ma boîte vocale: J'aimerais que vous parliez de Jean-Paul Sartre, j'ai écouté Bouillon de culture et je n'ai absolument rien compris, même si, on a parlé pendant une heure de Jean-Paul Sartre.

Et bien voici madame, c'était un homme libre qui s'est battu toute sa vie pour que les autres le soient aussi.  Rien que cela devrait lui valoir votre considération.  Le reste n'est pas très important.  Le reste ? Un peu de littérature (pas très bonne), un peu de théâtre, (plus intéressant, mais ce n'est quand même pas du Giraudoux), et beaucoup de philosphie (je n'ai pas tout compris).

Quoi d'autre ? Il est mort il y aura exactement vingt ans le 15 avril prochain, peu après 21 heures.  Je ne me rappelle pas du tout ce que je faisais à ce moment-là.

Quoi d'autre? Selon sa maîtresse attitrée (familièrement appelée Notre-Dame de Sartre), Sartre pleurait à chaudes larmes chaque fois qu'il entendait cette belle chanson, chargée d'émotion: coucouroucoucou paloma...