Des saloperies de bestioles
Les trois minous de Marguerite tètent
dans le salon. Ils ne savent pas que c'est leur dernière tétée.
Ils ont cru à un jeu quand
je les ai mis dans la cage. Ils ne se sont pas inquiétés
non plus quand j'ai démarré l'auto. J'avais posé
la cage sur le siège du passager. Repus, ils se sont endormis
presque aussitôt.
Je m'interdisais d'être triste
en me disant fuck, arrête, c'est juste des saloperies de bestioles.
Mais je ne suis pas très doué pour la distanciation.
Quand je
conduisais mon ami Bob à l'hôpital pour sa chimio, je
m'interdisais aussi d'être triste en me disant fuck, arrête,
il ne va peut-être pas mourir. Bob aussi somnolait sur le siège
du passager. Le truc, c'est de conduire détaché, en
essayant de faire passer la route entre sa douleur et soi. Mais pour
moi ça marche jamais. Je suis nul zen.
Dans la première maison, rue Marquette, il y avait deux petits garçons dont un qui s'appelle Alexis, c'était sa fête, huit ans. Quand je lui ai donné le minou, il a dit: « Oh ! il est tout petit. » C'était un très bel appartement mais la lumière des toilettes était brûlée, fait que je n'ai pas trouvé les kleenex, j'ai reniflé deux ou trois fois et j'ai dit aux gens, bon ben, c'est ça, faut que j'aille livrer les autres. Juste avant de sortir, j'ai aperçu le petit minou entre deux fauteuils. J'ai fait comme si je ne le connaissais pas. Savez ce que j'aimerais dans ces moments où je ne me sens pas très bien dans ma peau, où je ne sais pas où poser mon regard, ni quoi faire de mes mains ? J'aimerais être une fille pour pouvoir donner le change en replaçant la bretelle de mon soutien-gorge.
La deuxième maison était rue Marquette aussi. C'est un hasard. Deux jeunes femmes. Le minou était pour le chum de l'une des deux qui « part en appartement ».
Mais vous, vous restez ici ?
C'est ça.
Le minou, c'est pour que votre chum ne s'ennuie pas ?
Vous avez tout compris.
Tu parles que je comprends. Ça a été comme ça pour moi aussi. Il y a plus de 20 ans, ma fiancée, on ne se connaissait pas beaucoup à ce moment-là, m'a apporté une petite minoune de la SPCA pour que je ne m'ennuie pas. Ceux qui me lisent depuis mille ans s'en souviendront, je l'avais appelée Simone (NDRL: autre texte citant la chatte Simone) . Je ne me suis pas ennuyé une seule fois depuis. Je ne l'ai pas dit à la jeune femme pour ne pas l'effrayer, mais les amours scellées par un chat ont sept vies aussi.
La troisième maison était rue Chabot dans Rosemont. Une petite fille de cinq ou six ans est venue m'ouvrir la porte, flanquée de son papa. Elle aussi, elle a dit: « Oh ! il est tout petit. » Elle était extrêmement sérieuse et même un peu grave, comme La petite fille à la robe rouge dans le tableau d'Ammi Philips, la peintre de chats naïfs.

C'est dans un très beau livre que m'a offert il y a longtemps Plume Latraverse (Est-ce que quelqu'un sait s'il est encore vivant, Plume ?)... Pour revenir à la petite fille de la rue Chabot, elle m'a montré le lit qu'elle avait préparé pour le minou, dans une boîte. Je lui ai dit vous savez mademoiselle, si ça ne marche pas entre vous et le minou, vous m'appelez et je viens le rechercher tout suite, c'est pas plus compliqué une ça. Elle a fait non non non. Elle avait, je crois, très hâte que je m'en aille. Dehors il neigeotait.
Je suis allé faire des courses, en passant avenue du Mont-Royal, j'ai vu que mon ami Pierre annonçait mes chats dans la vitrine de son imprimerie, l'Atelier Offset Mont-Royal, « Trois petits chats cherchent un appartement sur le Plateau ou ailleurs, s'adresser ici ».
Pierre vient de m'appeler: «Tu ne sais pas la meilleure? Le facteur a vu l'annonce dans la vitrine et il m'a dit : tu devrais appeler Foglia à La Presse ! »
UNE FILLE TOUTE SIMPLE - Téléphone de Belgique hier matin: « Bonjour, monsieur Foglia, c'est Geneviève, j'ai gagné! »
Dieu que cette jeune fille fait du bien à ma culture qui est toute sportive, comme vous le savez. Comment dire ? Elle me fait du bien parce qu'elle n'est pas incorporée au Delaware comme les Expos, si vous voyez ce que je veux dire. Ses affaires sont limpides, pas compliquées. Elle prend l'avion pour Bruxelles. Elle arrive la veille de la course. Pas une petite course. La Flèche Wallonne. Une grande classique. Dure. Venteuse et côteuse.
Il y a 105 filles au départ, la crème survitaminée du cyclisme féminin européen. Dix kilomètres plus loin, dans la première côte, Geneviève se retrouve en tête presque sans le vouloir, elle est tellement facile, tellement au-dessus de ses affaires que les Italiennes viennent la regarder sous le nez: « Hé. la petite, tu te crois encore chez les juniors ? »
Comme il restait 80 kilomètres et qu'un vent fort soufflait de face, la petite s'est calmée. À 30 kilomètres de l'arrivée, dans une autre longue bosse, c'est elle qui a regardé les italiennes sous le nez: « Junior pas junior, je m'en vais, vous venez? » Quatre, l'ont suivie. Six autres l'ont rejointe dans la descente. Cela faisait onze au pied du mur de Huy. L'arrivée était jugée en haut.
On attendait qu'elle attaque à la hussarde. Geneviève l'a jouée en douceur. Au train. Comme si ce mur de Huy, avec ses passages à 20 %, n'existait pas. Où ça, un mur ? Vous avez vu un mur quelque part, vous autres ? Ça, ça écoeure. T'es après vomir sur ton guidon et l'autre s'en va aux fraises avec son petit panier sous le bras en chantant la belle de Cadix a des yeux de velours, tchika tchik ayayaille.
Bon' faut je vous laisse monsieur Foglia, faut que j'aille faire pipi pour le contrôle antidoping.
Va, ma fille, va.
LE DERNIER MOT - Bernard Guindon, vieux curé du diocèse de Cornwall et juge du tribunal ecclésiastique pour les histoires d'annulation de mariage, charge qui lui valait le titre de monseigneur, Monseigneur Guindon donc, est mort tout récemment d'une crise cardiaque à l'âge vénérable de 80 ans.
Il était le frère de Jeanine Guindon, son aînée de quelques années, pionnière, fondatrice de l'école de psychoéducation de l'Université de Montréal, mais cela n'a aucun rapport, il suffit de savoir pour les fins de l'anecdote que je vous conte maintenant que Jeanine Guidon était au chevet de son monseigneur de frère, l'assistait dans ses derniers instants, lui parlait doucement, lui disait laisse-toi aller Bernard, tout va bien se passer, la Sainte Vierge est là qui t'attend, elle va te prendre par la main...
C'est alors que Monseigneur a murmuré à sa soeur
- Pousse pas Jeanine !
Ce furent ces dernières paroles.
Je lance l'idée que « Pousse pas Jeanine » remplace désormais le slogan qui dit, fadement, que la modération a bien meilleur goût.