Cela aurait pu être une belle histoire
Enfin belle, d'abord horrible. Un rafiot coule en mer des Caraïbes. Les treize passagers, tous cubains, fuyaient le régime castriste. Deux rescapés, dont le petit Elian Gonzalez, six ans. Sa mère est parmi les victimes du naufrage. On ne sait pas si c'est elle qui a réussi à hisser Elian sur cette bouée en forme de chambre à air de tracteur, peu importe, cet enfant sauvé des eaux par des humains qui vont mourir bouffés par les requins, c'est presque une aussi belle histoire que celle du petit Jésus. Sauf que Elian n'est pas destiné à sauver le monde. Seulement à vivre pour que continue la beauté des choses. C'est un beau programme aussi.
Cela aurait pu être une belle histoire, il suffisait de faire le contraire de ce qu'on a fait, de tenir l'enfant loin du différent cubano-américain, loin de l'embargo, loin des discours politiques et des avocats, et surtout n'en faire le porte-parole de personne, le porte-étendard de rien, même pas de la liberté. Si cet enfant est porteur d'un message, ce message ne peut être que : vive la vie. Vive les roses.
Il fallait le rendre à son papa, oui, mais aussi en faire un citoyen américain, lui permettre de voyager à son gré entre les deux pays, comme un enfant en garde partagée. À Key West, à l'extrémité de la rue South, il y a une pancarte qui dit: « Cuba 90 miles ». Cent cinquante kilomètres. Drummondville-Québec. Il fallait ménager à l'enfant un couloir diplomatique lui permettant d'aller et venir librement entre les deux pays. Cela n'eût pas empêché Cubains de Cuba et de Miami de continuer à se faire leur guéguerre pourrie. Il fallait seulement éviter que l'enfant y soit mêlé. On a fait tout le contraire. Il fallait se débrouiller pour qu'il n'ait pas à choisir entre la petite et la grande Havane, entre l'exil et le socialisme, entre le fascisme ou l'embargo. Lui permettre de voyager comme un enfant de divorcés qui habitent l'un à Québec, l'autre à Drummondville, 150 kilomètres, était-ce une affaire si compliquée ?
Cela aurait pu être une belle histoire. Ils ont tout gâché. Ils ? En tout premier lieu les leaders cubains-américains de Miami. Des leaders amers, moins troublés aujourd'hui par Castro que par les changements culturels qui bouleversent leur propre communauté. Les jeunes Cubains de Miami qui n'ont jamais vécu à Cuba sont de moins en moins anticastristes, de plus en plus américains, rien à foutre de Cuba, de Castro, tout ça ce sont des vieilles histoires. La flamme anticastriste vacille dans la Little Havana de Miami, le roman-savon du petit Elian est arrivé à point pour la raviver.
De l'autre côté du golfe du Mexique, Fidel Castro bien sûr, n'allait pas laisser passer cette saga politique sans poser au sauveur. Une occasion de s'accrocher encore un peu à son trône, vacillant lui aussi.
Bref, cette histoire raconte ce que l'on savait déjà: que l'Homme est héroïque et con à la fois. Quand il sauve un enfant des eaux c'est pour le plonger aussitôt dans la merde.
UN ATHLÈTE NOMMÉ NICKLAUS - Les sportifs, j'en suis, ont souvent des discussions oiseuses sur ce qui est ou n'est pas un sport. Oiseuses parce que qu'est-ce que ça peut bien foutre que le golf - voire le baseball, ou la Formule Un - soit ou non un sport ? C'est le plaisir qu'on prend à le pratiquer ou à le voir pratiquer par des champions qui compte, le reste n'est que vain académisme.
N'empêche que Jack Nicklaus a 60 ans. Lors des deux premières rondes du Tournoi des Maitres, qui est au golf ce que le Tour de France est au vélo, Nicklaus, 60 ans, donc, se classait parmi les meilleurs golfeurs du monde.
Il est de bon ton depuis l'avènement de Tiger Woods de souligner que le golf n'est plus le sport de bedondon-bedondaine de jadis. Mes amis golfeurs s'empressent tous de souligner que les golfeurs modernes, Woods en tête, font de la musculation et peut-être même du jogging. Ciel, j'espère qu'ils ne vont pas trop s'épuiser.
Jack Nicklaus a 60 ans et une hanche en plastique. Nommez-moi un sport, un seul, dans lequel un athlète de 60 ans peut rivaliser pendant deux jours avec l'élite mondiale. Pas au hockey, pas au football, pas au basket, pas au soccer, pas dans le vélo, pas le rugby, encore moins l'aviron, l'athlétisme ou la gymnastique. Même pas au baseball, qui n'est pourtant pas tout à fait un sport. Même pas l'automobile, ce sport pour paraplégiques, où l'on est assis durant toute la durée de l'épreuve.
Qu'est-ce qu'on disait déjà ? Ah oui, que les sportifs, j'en suis, ont souvent des discussions oiseuses...
FAIS PAS CHIER, MARGUERITE - Avant que vous me demandiez si j'ai passé des bonnes vacances: je n'ai pas bougé de Saint-Armand. Le matin où je devais partir, il tombait des cordes, et sur Internet on annonçait qu'il pleuvait aussi sur tout le Vermont, à Boston, New York, Hartford et Providence. Les prévisions pour le reste de la semaine n'étaient guère plus youpilaye, pluie, pluie et pluie. Et un peu de froid. Cela s'est terminé dimanche soir comme vous le savez, par une séance de pelletage intensif.
De bien belles vacances en vérité. Vous riez ? C'est gentil à vous. Je m'en souviendrai.
Mais ce n'est pas à cause de mes vacances ratées que vous me voyez un peu chagrin ce matin. C'est une histoire de minous. Une autre. Il y a environ un mois et demi, Marguerite, la chatte de la grange que j'ai plus ou moins adoptée, a eu trois bébés, trois ptits matous. J'ai trouvé des gens qui voulaient bien les adopter. C'est aujourd'hui que je vais les porter chez les gens. Je ne peux pas les garder, ça m'en ferait onze. Sauf que ça fait un mois et demi que ces petits bestiaux-là courent dans mon salon, pirouettent comme des fous, repartent en galops d'épouvante, sautent en l'air des quatre pattes en même temps, jouent à la cachette avec ma chatte pas de queue qui leur sert de nounou, sautent sur mes genoux et boum tombent endormis d'un coup, comme des jouets au bout de leurs piles. Sont mous et doux sous ma main, trois petits rouquins. Leur nez comme une minuscule fraise des bois. Ils s'appellent Gaston, Tony et Rosaire. Je les porte aujourd'hui dans trois maisons différentes, deux sur le Plateau, l'autre dans Rosemont. Leur maman va les chercher partout, sous les escaliers, derrière le vaisselier, à la cave, dans les rayons de la bibliothèque, dans les plis du lit défait. Et je me connais, je deviens vite grossier quand je suis ému... Fais pas chier Marguerite, sont à Monrial tes minous, bon.