LA PRESSE, MONTRÉAL, JEUDI 10 FÉVRIER 2000

Lettre au directeur de la Sûreté du Québec

Monsieur Florent Gagné, directeur général de la Sûreté du Québec, vient de me faire la rare politesse d'un commentaire personnel à une récente chronique sur la police.  J'espère qu'il ne s'offusquera nas que je poursuive ici notre chicane, en toute civilité bien sûr, sa lettre étant, à ce chapitre, absolument irréprochable.

Je vais commencer par vous donner un peu raison, monsieur le directeur, quand vous dites je sais qu'il est de bon ton (chez les journalistes) de bouffer du flic...

Ce n'est pas vrai pour la majorité de mes confrères, mais en ce qui me concerne vous avez raison, je n'aime pas les flics.  Et ce n'est pas parce qu'ils peuvent être, à l'occasion, malhonnêtes et brutaux, ou que je les crois plus débiles que la moyenne de la population.  Non.  Je ne les aime pas parce qu'ils sont flics.  C'est tout.  Je n'aime pas qu'ils se croient indispensables.  Je n'aime pas qu'ils soient toujours deux, je me suis toujours demandé si quand l'un se piquait le doigt, l'autre avait mal. Je n'aime pas qu'ils ne soient jamais végétariens, jamais pédés, et nègres seulement pour remplir des quotas.  Je n'aime pas leur odeur, tous les flics sentent l'eau de Javel.

Pour vous dire comme je n'aime pas les flics, il, n'y a pas si longtemps de cela, dans mon ancienne maison, un individu a défoncé chez moi, en pleine nuit, il était gelé, et il voulait me tuer.  Sérieux.  Avec l'aide d'un voisin (je vous donnerai ses coordonnées si vous voulez vérifier l'anecdote) j'ai réussi à éloigner le furieux, mais il est revenu plus tard dans la nuit, je me suis alors saisi du téléphone pour appeler la police, je ne sais pas si je me serais rendu jusque-là, de toute façon ma fiancée, aussi flicophobe que moi, m'a arrêté : « Tu vas pas appeler les flics, quand même ! »

Avant que vous me sortiez une ânerie, monsieur le directeur général, je n'ai pas ce romantisme-là d'aimer les bandits plus que les flics.  Je vomis la crapulerie, en particulier la mafia et les motards.

Anyway, vous avez bien raison monsieur le directeur général de la Sûreté du Québec de me soupçonner de bouffer du flic.  Mais je vous ai trouvé moins avisé dans le reste.

Par exemple quand vous faites relever la fameuse loi du silence qui règne dans votre police de la culture anti-bavassage dont nous aurions été imprégnés dès notre plus tendre enfance.  Holà! Les temps ont changé monsieur le directeur.  Je vous signale que chez le bourgeois comme dans le milieu, la délation est élevée aujourd'hui au rang de vertu.  On dénonce son voisin à la DPJ, son ex à l'impôt, l'illégal à l'immigration, et affichez-moi ce pédophile sur tous les poteaux de la ville. Vos flics sont d'ailleurs les premiers à appeler le bon peuple à la délation.

Toujours à propos du silence des flics, vous écrivez : C'était la même chose dans les familles, où régnait bien accepté un silence très hermétique sur certaines déviances, les filles-mères, les mononcles qui talonnaient les nièces, le cousin-prêtre qui préférait les petits-gars...

Holà, encore.  C'était le silence de la honte, monsieur le directeur général.  La grande différence c'est que vos flics ne sont pas honteux. Ils sont SOLIDAIRES.  Les familles n'approuvent pas les mononcles qui baisent leur nièce.  Alors que les flics sont d'accord avec les flics qui baisent les citoyens. Ils se taisent - en particulier leurs syndicats se taisent - par CONSENTEMENT.  Ils se taisent parce que c'est dans la culture du clan de bricoler des faux rapport et des faux témoignages pour ne pas se retrouver en déontologie, pour étouffer une bavure, comme raccourcis pour coincer un criminel, etc.

Vous évoquez (avec réserve, c'est toujours devant le tribunal) le cas de Cowansville comme exemple de réaction saine de la police.  Vous dites : le clan, l'organisation a pris en main l'affaire aussitôt qu'elle en a eu connaissance... pour faire sanctionner la déviance observée chez ses propres membres.

Quel étrange couplet vous me chantez là, monsieur le directeur général.  C'est la couronne qui, six mois après l'accident, et en présence de deux rapports contradictoires, a demandé une enquête interne.  Sans l'impudence d'un flic décidé à couvrir la fille d'un collègue, la Couronne aurait suivi son petit bonhomme de chemin, on n'aurait jamais rien su des deux premiers faux rapporter on n'aurait jamais rien su de la tentative de cover-up.  Le clan a pris l'affaire en main quand la Couronne lui a dit de le faire.  Avant ça, motus et bouche cousue.  Expliquez-moi donc comment le directeur du poste a permis, six mois plus tard, le dépôt d'un rapport contradictoire ?

Ce n'est pas la première fois que je vous entends dire qu'on est plus rigoureux dans la police que dans le civil, monsieur le directeur général, c'est je crois votre refrain préféré, vous le reprenez dans votre lettre : Nous sanctionnons beaucoup plus dans le milieu policier que partout ailleurs dans la société... Un de vos collègues de travail peut faire un vol à l'étalage (pensez-vous à quelqu'un en particulier ?) - faire ses appels personnels sur le cellulaire de l'employeur, cacher des revenus à l'impôt, personne, ne le dénonce...

Il me semble que vous mêlez morale personnelle et morale professionnelle.  Vous brandissez votre rigueur et votre sévérité à l'égard d'un flic qui a volé à l'étalage comme gage de la probité de la police.  Cela n'a rien à voir.  Ce que je vous dis maintenant n'est pas dicté par ma flicophobie: un flic qui triche, c'est cent fois plus grave qu'un journaliste qui triche.  Quand un journaliste déforme les faits, quand un médecin pose un mauvais diagnostics quand un avocat détrousse son client, quand un fonctionnaire accepte un pot-de-vin, on peut parler de faute professionnelle.

Mais quand un flic fait un faux rapport, il commet un crime.  Il rompt un lien social.  Le flic est le dernier, repère du citoyen, mais aussi le plus précaire.  Après le flic, il n'y a plus d'État, plus de république.

Si les flics ne veulent pas de cette énorme charge-là et de l'absolue interdiction à la tricherie qu'elle leur commande, alors qu'ils fassent autre chose, journaliste, avocat, dresseur de chiens.

J'ai dit que je détestais les flics parce qu'ils se croient indispensables.  Mais je les hais bien plus encore parce qu'ils le sont.

Veuillez agréer, monsieur le directeur genéral de la Sûreté du Québec, l'expression de mes sentiments modérément distingués.