LA PRESSE, MONTRÉAL, JEUDI 2 MARS 2000

Une bonne idée qui ne marchera pas

« J'ai une idée pour faire baisser le prix de l'essence », m'écrit un lecteur.

Permettez que j'ouvre une parenthèse: je me méfie beaucoup des idées des lecteurs pour améliorer le sort dui monde.  Ces idées tournent généralement autour de trois thèmes majeurs : baisser les salaires des députés, couper les couilles des pédophiles, et obliger les bénéficiaires de l'aide sociale à participer à une sorte de corvée nationale.  Je l'avoue, des fois j'ai un peu honte de mes lecteurs.  Mais bon, ça en prend.
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Donc celui-là a une idée pour faire baisser le prix de l'essence, et ma foi ce n'est pas si bête. Il y a peut-être même là le début d'une nouvelle forme d'action sociale spontanée, et virtuelle.

Le truc, explique le lecteur, est de lancer sur le WEB, le mot d'ordre de boycotter une pétrolière au hasard.  Disons Esso.  Pourquoi Esso ? Le choix est arbitraire.  On aurait aussi bien pu dire Shell.  Ou Ultramar.  Ou PetroCanada.  Mais on décide Esso.  Par courriels groupés, chacun rejoint le maximum d'amis, de connaissances, d'amis d'amis, de connaissances de connaissances qui à leur tour répercutent la consigne : s'il vous plaît n'achetez plus votre essence chez Esso.

Si la consigne est entendue par suffisamment de consommateurs il va arriver quoi, vous pensez ? Il va arriver que Esso baissera ses prix.  Que voulez-vous qu'elle fasse d'autre pour ramener les automobilistes à sa pompe?

Important: personne ne doit retourner chez Esso avant que le prix Esso n'atteigne 60 cents le litre.

Et vous avez tout compris: quand le litre sera à 60 cents, on retourne tous faire le plein chez Esso.  QUE chez Esso.

On voudrait y croire.  Le simple consommateur qui mène la gigantesque industrie pétrolière par le bec de la pompe.  L'esprit de Seattle sans le côté prêchi-prêcha de Seattle.  Moi qui ai toujours détesté les boycotts à cause de la morale qui les sous-tend, on ferait celui-là à pile ou face, face Esso, pile Ultramar. Yeeeesss.  Un sacré beau programme d'action sociale: foutre le bordel sans se déplacer ! Sans rassemblement.  Sans MILITER ! Yeeeesssss comme dit ma petite voisine.  Mobilisation instantanée par le WEB.  L'idée est à retenir.

Mais pour l'essence ça ne marchera pas.  Le calcul n'est pas bon.  Le litre est aujourd'hui à 74 cents ainsi répartis: 37 cents en taxes, 19 cents au pays producteur, 18 cents à la prétrolière.  À 60 cents le litre, Esso s'affaiblit au point d'être rachetée par Petro-Canada.  Faut recommencer.  Cette fois on boycottera Ultramar.  Même résultat, Petro-Canada rachètera Ultramar. À la fin, quand il ne restera plus qu'une pétrolière, vous ferez quoi ? Vous vous achèterez un vélo ?

Je vous vois mal monter la côte Sherbrooke avec votre petit bedon et vos shoes-claques.
 

ALLEZ HOP, EN APPEL ! - Quand vient le temps de la chasse, bien des gens de mon coin, propriétaires d'une terre boisée, louent leur forêt à des chasseurs.  Louer est un grand mot.  Les sommes sont modiques et le troc d'usage.  Pour accommoder ses hôtes chasseurs, Jean mettait aussi une roulotte à leur disposition dans le champ.  Les agents de la faune se sont manifestés quand Jean a placé une petite annonce dans un quotidien pour recruter des clients-chasseurs.  Les agents ont prétendu que Jean tenait une pourvoierie sans permis.  La chose est allée en cour, l'affaire a été entendue au palais de justice de Cowansville où le juge Michel Pinard de la Cour du Québec a donné raison à Jean, estimant qu'il ne « tenait pas une pourvoirie au terme de la loi ».

La Couronne, représentée par Me Michel St-Cyr, porte la cause en appel.

Werner, un de mes voisins, garde sur son immense terrain clôturé un troupeau de chevreuils.  Le permis du ministère de l'Environnement spécifie qu'il a le droit d'en garder 26. Les agents de la faune sont venus les compter: 37. Procès.  Mon voisin a fait valoir au juge que des chevreuils pouvaient très bien avoir sauté la clôture pour se joindre à son troupeau et qu'il avait autre chose à faire que les compter tous les matins.  Le juge lui a donné raison.

La Couronne, représentée par Me Michel St-Cyr, porte la cause en appel.

Ma question s'adresse à Maître St-Cyr: quels grands principes de justice poursuivez-vous donc en trainant EN APPEL un type qui loue une roulotte à des chasseurs et un autre qui a mal compté ses chevreuils ? Qu'est-ce que la justice de ce pays a gagné à examiner DEUX FOIS ces histoires champêtres et totalement inoffensives ?

Dans le premier cas la cour d'appel a confirmé le jugement. Dans le second, elle ordonne un nouveau procès. Peut-on savoir combien tout cela va coûter au contribuable pour neuf chevreuils peut-être en trop, et pour une roulotte qui servait peut-être d'hébergement à des chasseurs ?

Ma question s'adresse à Mom Boucher: est-ce que ça t'amuse au moins ?
 

APPENDICE À L'ERREUR BORÉALE - En Beauce on déboise massivement pour... pouvoir épandre les fumiers de porcs!  La nouvelle faisait la première page de La Terre de chez nous sous le titre « Stop au déboisement ». Citant un éleveur de porc, le journal rapporte « que ça bûche jour et nuit dans la MRC de la nouvelle Beauce » (les villages autour de Sainte-Marie).  Le but des coupes est d'obtenir des nouveaux sols pour épandre le fumier de porc selon les normes du ministère de l'environnement.

Les terres boisées ne couvrent plus que 5 % du territoire de la MRC en question, les amendes ridicules n'empêchent rien, et les agriculteurs rappellent qu'ils sont chez eux, c'est leur forêt, leurs arbres, ils les couperont bien si ça leur chante et que Desjardins mange d'la marde.

Vous ai-je déjà dit mon admiration pour les Beaucerons ? Leur entrepreneurship?

JE ME CHERCHAIS UNE CHUTE - Le conseil municipal de la ville de Lachine vient d'accorder une aide financière de 5000 $ à deux athlètes lachinoises, Marie-Josée Gibeau (canoë-kayak) et Geneviève Jeanson (cyclisme).  Geneviève Jeanson avait déjà reçu 5000 $ en reconnaissance de ses exploits aux championnats du monde junior.

Dans cette ville où chaque réunion du conseil municipal vire à la foire, la subvention aux deux jeunes femmes a été votée dans la sérénité.  Comme disait Zappa: If we cannot be smart, at least we can be nice.

Je dis n'importe quoi.  Ce que Zappa a dit pour vrai dans Joe's Garage, c'est «If we cannot be free, at least we can be cheap ». Ne trouvez-vous pas que cela nous décrit assez bien comme peuple et devrait remplacer notre débile « Je me souviens » sur nos plaques d'auto ?